Deux monstres sacrés de la chanson, longtemps mis en rivalité : Michel Sardou et Julien Clerc

On a souvent vu la presse mettre Julien Clerc et Michel Sardou dos à dos. Pourquoi? Voici une tentative d’explication…

Page rédigée par Nicolas, iconographie Nicolas et Olivendive (ainsi que l’aide d’une fan anonyme de Michel Sardou)

Julien Clerc et Michel Sardou

1947 : année d’après-guerre, en plein baby-boom. Pour la chanson française, beaucoup de naissances (au hasard : Mike Brant, Michel Berger, France Gall, Michel Jonasz, Herbert Léonard…). Et deux dates : le 26 janvier et le 4 octobre, naissances respectivement de Michel Sardou et de Julien Clerc.

Depuis leurs débuts à la fin des années 60, Julien Clerc et Michel Sardou n’ont jamais quitté le haut de l’affiche. Ils ont traversé les années 70, 80 et 90 en renforçant toujours leur répertoires de nouveaux succès… sans passage à vide. Le cas est extrêmement rare chez les chanteurs de leur génération. Hormis Johnny Hallyday, on peut même dire qu’ils sont les seuls dans ce cas (tous les autres ont connu une baisse de succès, le plus souvent dans les années 80). Ce succès continu a forcément amené à faire des comparaisons, d’où cet article…

Julien Clerc

De son côté, Julien Clerc attendra 1968 pour sortir son premier maxi, comprenant « La cavalerie ».

Peu de ventes, et pourtant, tout le monde se souvient de cette chanson; un peu par chance, elle est sortie en mai 68, ce fut le dernier disque édité avant la grande grève générale qui paralysa la France pendant un mois. Durant cette période tourmentée les radios passent des disques à longueur de journée. Certains se méprennent et font de « La cavalerie » un hymne de la révolte étudiante, avec la fameuse strophe « et j’abolirai l’ennui… » le complément poétique à des slogans plus subversifs, comme par exemple: « il est interdit d’interdire », etc.

Julien Clerc
En s’attardant sur les pochettes des deux albums de 1970, on remarquera qu’elles utilisent chacune des couleurs solarisées, et utilisent la même police de caractère style « Western ». Par ailleurs, nos deux chanteurs aux cheveux longs, pour avoir l’air romantique, refusent de sourire.

Michel Sardou

En retard par rapport à Michel Sardou sur les 45 tours, Julien Clerc se rattrape en sortant son premier 33 tours en 1969. Michel Sardou attendra 1970 avec « J’habite en France »… Julien publie déjà cette année son deuxième album !

Michel Sardou

Salut les Copains

Avril 1975, en couverture du célèbre magazine de la jeunesse consacré aux vedettes « Salut les Copains », figure un titre étrange : « Julien Clerc contre Michel Sardou ». Non, il ne s’agit pas de monter les deux artistes l’un contre l’autre ! Sur 4 pages, il s’agit d’un match amical : « voulez-vous mesurer vos connaissances avec celles de Julien Clerc et de Michel Sardou ? » Le test consiste en une série de questions de culture générale et d’actualité auxquelles chacun répond, avec le verdict du magazine.

Salut les Copains

« Le Match Julien Clerc Michel Sardou »

Michel Sardou Julien Clerc

Extrait du test

Pouvez-vous citer une anecdote sur votre partenaire, datant de l’époque où il n’était pas encore célèbre ?
Julien: J’ai lu dans S.L.C. que Michel s’était enfui un jour de son collège pour… aller monter une boîte de strip-tease à Rio. Et que les gendarmes avaient mis fin à ce rêve… à Orly !

Michel: Je crois savoir que Julien a été louveteau dans son jeune âge et qu’il a, par la suite, appartenu aux Jeunesses Gaullistes. Et je sais aussi que près de chez lui, dans l’Yonne, il y a une cabane en rondins de bois, qu’il a baptisée « la maison d’Hugues Aufray« .

Les anecdotes sont authentiques. Comme l’on pouvait s’y attendre d’un magazine non polémique, le questionnaire se termine par « à l’issue de ce match, la rédaction de S.L.C. a estimé que nos adversaires étaient d’égale force.

« Je suis pour » / « Pas moi »

En 1976, Michel Sardou sort « Je suis pour« , chanson qui relate le désir de vengeance d’un père de famille désirant fair subir la loi du talion à l’assassin de son enfant:
Tu as volé mon enfant,
Versé le sang de mon sang.
Aucun Dieu ne m’apaisera.
J’aurai ta peau. Tu périras
. »
Cette chanson a fait couler beaucoup d’encre, des concerts ont dû être annulés, on a pu voir des manifestations anti-Sardou…

Dès 1976, Julien Clerc travaillait avec d’autres auteurs, tel que Jean-Loup Dabadie. Ce dernier lui écrit en 1980 « L’assassin assassiné
Messieurs, les assassins commencent
Oui, mais la Société recommence
Le sang d’un condamné à mort
C’est du sang d’homme, c’en est encore
« .

La France, à l’époque, est largement encore pour la peine de mort. La chanson bouleverse, alors que le dernier condamné français est jugé et condamné à l’échafaud. Julien Clerc prend position au journal d’Antenne 2 en mai 1980 (lisez ici). Les deux interprètes sont mis dos à dos. Sardou/Clerc sont à l’image de la société : les « pour » et les « contre ».

Des auteurs communs

Julien Clerc a débuté avec Étienne Roda-Gil, et vice-versa. Les textes d’un nouveau genre écrits par Étienne, liés aux mélodies de Julien, ont forgé dès le début de sa carrière une image « de marque » propre à Julien Clerc.

Étienne Roda-Gil a écrit pour bien d’autres artistes. Pourtant réticent, il s’est même laissé convaincre par Claude François pour lui écrire ses dernières chansons, flamboyantes. Mais jamais il n’a écrit pour Michel Sardou. Sans être demandeur, ce dernier appréciait la façon d’écrire d’Étienne. En 1982, en écrivant le texte d’une chanson, il sera content de lui, se disant que la première phrase aurait pu être écrite par Roda-Gil. La chanson s’appelle « Afrique adieu« , la phrase en question : « Il pleut des oiseaux aux Antilles sur les forêts de magnolias« . On peut y voir une référence aux magnolias de Claude François.

Michel Sardou fera une seconde fois référence à Etienne Roda Gil, qui est capable de trouver des rimes audacieuses avec une grande facilité, dans la chanson « Tout le monde est star » en 1994 :
Lumière opaque
Meilleur profil
Une rime en aque
De Roda-Gil
« .

Sur tous leurs albums, chacun des deux chanteurs a eu de multiples collaborateurs. En commun, on trouve Jean-Loup Dabadie, auteur pour Julien Clerc, entre autres chansons, de « Ma préférence », « Femmes… je vous aime » et, pour Michel Sardou, de « Chanteur de jazz », « Les mots d’amour » ou encore « Tous les bateaux s’envolent ».

Et en 1997, le discret Laurent Chalumeau se fera parolier pour nos deux artistes : « Carabat », « Le prochain train » pour Julien, « C’est pas du Brahms » pour Michel.

Un beau duo !

Dans les années 70, les grands shows de variétés étaient nombreux à la télévision, et donnaient souvent lieu à des duos inédits. Après quelques recherches, il semblerait qu’il n’y ait eu qu’un seul duo Julien – Michel.
C’était sur le plateau de l’émission « Le grand échiquier » de Jacques Chancel, en juillet 1982. La chanson était « Je t’appartiens » de Gilbert Bécaud. (Rappelons que Julien avait fait les premières parties de Bécaud, à ses débuts, lire ici
Ce duo reste une déception pour les fans de Michel Sardou : le micro de ce dernier ne fonctionnait pas, on ne l’a donc pas beaucoup entendu… jusqu’à ce que son micro soit changé peu avant la fin de la chanson.

Un extrait de la vidéo de ce duo :

Julien Clerc et Michel Sardou

Parallèle de leurs exploits scéniques

Julien Clerc sort son premier enregistrement public : Olympia 1970. Pour Michel Sardou, ça sera Olympia 1971.

En 1984, avec la sortie de Mélissa, le succès est énorme. Julien Clerc relève le défi de se produire dans la salle de Bercy, la plus grande de toutes, durant une dizaine de jours en 1985. Beaucoup pensent qu’il va se casser la figure. Mais les places se vendent et le show a bien lieu… Julien Clerc est alors et restera le premier chanteur français à avoir chanté à Bercy.

Michel Sardou, après une décennie de Palais des Congrès, chantera lui aussi à Bercy, en 1989. Il y retourne en 1991, 1993, 1998 et 2001. Il bat alors tous les records, reste dans cette salle plusieurs semaines, et le public est toujours au rendez-vous. Pour les deux derniers spectacles, il chante au milieu de Bercy. La mise en scène est grandiose.

Julien Clerc, depuis les années 70, a chanté au Palais des Sports, à Pantin, à Bercy, au Grand Rex, au Zénith… En 1993 et 1994, il retrouve 20 ans après la salle de l’Olympia, pour un magnifique concert accompagné d’un orchestre symphonique. En 1995, c’est Michel Sardou qui retrouvera lui aussi l’Olympia, qu’il a également quitté durant une vingtaine d’années. Il bat le record de longévité d’un spectacle en restant 6 mois à l’affiche ! Et il affirme que pas un soir, il ne s’est ennuyé.

En guise de conclusion

Le jeu des comparaisons pourrait durer encore longtemps. Au final, on se retrouve avec deux artistes majeurs dans la chanson française, et on peut leur souhaiter de continuer encore longtemps à nous enchanter.

Julien Clerc et Michel Sardou

Ils ont tous les deux traversé les générations. Je n’étais pas né à leurs débuts, moi qui suis venu au monde au milieu des années 80, et cela ne m’empêche pas de les apprécier énormément l’un et l’autre. Contrairement à ce que l’on peut croire, pour être jeune ET aimer un artiste de cette génération, il n’est pas obligatoire d’avoir des parents qui sont fans, je peux en témoigner ! Et enfin, c’est un plaisir de voir lors des concerts que toutes les générations se retrouvent mêlées, que tout le monde est heureux de voir chanter des titres d’hier et d’aujourd’hui par ces deux artistes indémodables.